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Yves Navarre et Fénétrange : naissance d’un festival

Hervé Malblanc, passionné de musique, est le fondateur du Festival de Musique et d’Art Lyrique de Fénétrange, en Lorraine. Dans Naissance d’un festival – Fénétrange 1978-1998, vingt ans de rencontres[1], ouvrage à veine autobiographique, il retrace l’histoire de ce festival dont il a assuré la présidence pendant 20 ans, partageant au fil de ses souvenirs les nombreuses rencontres qui ont ponctué un itinéraire hors du commun. Parmi les artistes évoqués au gré d’anecdotes tour à tour émouvantes, inattendues, toutes marquantes, figure Yves Navarre, note Sylvie Lannegrand…

Rappelons en préambule qu’Hervé Malblanc est intervenu à deux occasions sur l’auteur dont il était l’ami de longue date, dans le cadre de colloques organisés par Les Amis d’Yves Navarre : à l’Institut de France à Paris en 2021 et, plus récemment, à Joucas en 2025. Ses communications portaient dans les deux cas sur un ouvrage précis : La Ville Atlantique[2] pour le premier, Le Temps voulu pour le second. Dans son livre sur Fénétrange, les références à Yves Navarre sont en rapport direct avec la musique et le festival de Fénétrange. Elles seront le point de départ des observations qui vont suivre.

La musique : une présence quasi quotidienne dans la vie d’Yves Navarre

La musique occupait dans la vie et l’œuvre d’Yves Navarre une place importante. La lecture de Biographie est à ce double titre édifiante. Mais les romans Évolène, Le petit Galopin de nos corps, Kurwenal ou la part des êtres, Je vis où je m’attache, Le Jardin d’acclimatation, Romances sans paroles, Fête des mères, La Terrasse des audiences au moment de l’adieu – entre autres exemples – sont jalonnés de références musicales plus ou moins nombreuses et importantes pour l’intrigue. Dans les dernières pages d’Évolène figure ce passage :

Je deviendrai fou de musique. Première symphonie de Brahms : je penserai à Saas Fee. Nocturnes de Fauré : le Lac Bleu. Le dernier quintette de Schubert : ce dernier dîner. Second mouvement de ce quintette : Élie me prend dans ses bras, la vie, au moment précis où on vous la retire. Et la liste pourrait être longue, longue. Interminable. Je deviendrai peut-être un habitué des concerts du monde entier. Et quand le concert aura beaucoup de succès, on me trouvera toujours un strapontin[3].

Le personnage de la mère dans Je vis où je m’attache, Adrienne, se remémore les leçons de piano de son enfance :

Je m’abandonne et en retour la musique me donne tant, qu’il n’y a plus de murs, plus de noir, plus de blanc, plus de silences ou d’aboiements, plus rien de craintif ou de furtif, ni même une province, un pays, un point, mais un univers dans lequel je me plonge[4].

Dans Le Jardin d’acclimatation, Cécile, autre personnage de mère, apprend la musique à la fin de sa vie. Citons ce bref extrait d’un très long passage sur le même thème :

La cassette préférée de Cécile était l’enregistrement de la Cinquième Symphonie de Sibelius, parce que, semblait-il, elle y trouvait tous les instruments et parfois, en l’écoutant, paraissait bouleversée de reconnaître tel timbre ou telle sonorité. Pour elle aussi, tout se passait dans sa tête, un orchestre à la place d’un mari. Une manière comme une autre de plier bagage et de partir sur une bonne impression[5].

Yves Navarre « aima jusqu’au nom même de Fénétrange »

La lecture du Journal[6], comme celle de Biographie[7], atteste la présence quasi quotidienne de la musique dans la vie d’Yves Navarre qui assistait régulièrement à des concerts et à des opéras et se rendait aussi à des festivals. Cet amour pour la musique, allié à celui de la littérature, de la peinture, de l’art en général est sans doute pour beaucoup dans le lien indéfectible entre Yves Navarre et ses amis Jean-Luc Ehrhard et Hervé Malblanc. Ce dernier précise dans son livre[8] qu’Yves Navarre était présent lors de l’inauguration du festival de Fénétrange, qu’il continua de l’encourager à une époque où le festival « n’en était qu’à des prémices incertaines » (p.182) et qu’il y retourna en juin 1988 à l’occasion du 10e anniversaire du festival :

(…) lorsqu’en 1977, je lui fis part de mon projet de créer un Festival international de Musique et d’Art Lyrique à Fénétrange, où je vivais une grande partie de l’année, ce qui semblait pour bon nombre une gageure ahurissante, apparaissait pour Yves, certes un défi, mais aussi presque une évidence, considérant qu’il fallait « œuvrer dans ce qu’il est convenu d’appeler, les disciplines artistiques » (début de la biographie d’Abel Klein). Ainsi à l’encontre du scepticisme bienveillant qui entourait ce projet, Yves, lui, était enthousiaste, et fit tout pour m’aider et m’encourager. Et c’est très naturellement, qu’en juin 1979, il se trouvait au premier rang du premier public. (p.305-306)

À cette date, Navarre note ainsi dans son journal intime :

Samedi 23 juin, un concert à Fénétrange ville « vivante ». La ville était close. Dormait. À la Collégiale, du beau monde venu d’ailleurs. C’était touchant.

Hervé Malblanc indique par ailleurs que l’ami romancier « aima jusqu’au nom même de Fénétrange », où il fera se dérouler l’enfance de l’un de ses personnages (Abel), dans son roman La Ville Atlantique » (p.182). Il revient dans l’épilogue sur ce texte posthume rédigé à Montréal[9], évoquant dans plusieurs pages le colloque de 2021 à l’Institut de France, où il intervint sur l’ouvrage en question dans sa communication intitulée « Abel Klein : en quête de quelles familles dans La Ville Atlantique ?[10] ». Il précise :

C’est un texte qui me tient à cœur depuis longtemps, car Yves me téléphona un jour depuis Montréal en ces termes : « Je te préviens, j’écris en ce moment un texte qui va s’appeler La Ville Atlantique, et je vais utiliser le nom de Fénétrange, où une partie de l’action se déroule. (p.304)

Tout l’épilogue de Naissance d’un festival (p.303-307) est consacré au colloque à l’Institut de France, Quai Conti, dont le thème était cette année-là « Liens familiaux, parenté littéraire, postérité ». Hervé Malblanc évoque la solennité de l’occasion, soulignée par Xavier Darcos, académicien et Chancelier de l’Institut, dont l’allocution d’ouverture rendit hommage au travail de l’association des Amis d’Yves Navarre et reconnut en l’auteur une figure majeure de la littérature française.

Fin mélomane[11], Yves Navarre était sensible à la sonorité des mots, à la sensualité du langage. Le nom de Fénétrange était pour lui plaire, en plus de son attachement au festival et à ses amis. L’endroit aussi, sans aucun doute, que Daniel Rondeau décrit ainsi dans sa belle préface à l’ouvrage d’Hervé Malblanc :

Fénétrange ressemble à un songe d’architecture médiévale posé dans une région de forêts et d’étangs, non loin des sommets bleutés des Vosges et de la Forêt noire, dominée par un château aux toits rouges, avec une chapelle du XVIe, des maisons palatines aux façades d’oriels sculptés, des portes rondes. (p.11)

Sous la plume d’Yves Navarre, Fénétrange, cette petite ville de Lorraine où un festival de musique et d’art lyrique vit le jour, devint terre d’élection pour l’un de ses personnages de fiction, Abel Klein, qui y avait passé sa jeunesse. Ainsi se retrouvaient écriture et musique, par un rapprochement que seuls les amis concernés pouvaient apprécier et qui, de fait, seyait à celui qui savait comment musique et écriture se rencontrent.

© Photos : François Bernardin (Fénétrange), DR (Yves Navarre au piano à Lioux).

 


[1] Naissance d’un festival – Fénétrange 1978-1998. Vingt ans de rencontres, ouvrage autoédité en 2025. Préface de Daniel Rondeau de l’Académie Française. Introduction de Benoît Piatkowski, président du festival de musique et maire de Fénétrange Au mois de septembre avait lieu l’inauguration de l’espace culturel Hervé Malblanc et de l’auditorium Aldo Ciccolini.

[2] La Ville Atlantique, Leméac / Actes Sud, 1996. Ouvrage posthume.

[3] Œuvres complètes 1971-1974, H&0, p.737. Le passage figure dans les dernières pages du roman.

[4] Œuvres complètes 1977-1979, H&0, p.650.

[5] Œuvres complètes 1980-1981, H&0, p.325.

[6] Journal, BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec)

[7] Biographie contient de nombreux passages sur une période que le Journal n’aborde pas ou très peu : souvenirs de l’enfance dans la maison des Promenades à Condom (« Combien de fois suis-je allé écouter La Flûte enchantée avec Adrienne, ma mère, maman? ») ; ceux de la rencontre avec Rudolph Bing et sa femme lors de vacances en famille dans les Dolomites (Bing sera nommé peu après directeur du Metropolitan Opera de New York), devant lesquels il joue « ‘’tout’’ son répertoire » ; « les premiers concerts bouche bée » et tant d’autres, souvent très longuement évoqués.

[8] Les références de pages pour les extraits de Naissance d’un festival sont indiquées entre parenthèses.

[9] Yves Navarre vécut à Montréal, ville où il avait déjà effectué plusieurs séjours, de juillet 1989 à septembre 1991. Il rend compte, entre autres, des circonstances de son départ de Paris dans un livre intitulé La Terrasse des audiences au moment de l’adieu (Leméac, 1990).

[10] Les Actes du colloque de l’Institut de France ont été publiés dans Cahiers Yves Navarre n° 5, H&O, 2022. L’article de Hervé Malblanc y figure p. 27-38.

[11] L’expression est utilisée par Hervé Malblanc dans son livre, où il renvoie à l’article détaillé que Philippe Leconte a consacré à cette question : « Un mélomane à l’écriture mélodieuse », Cahiers Yves Navarre n°2, H&O, 2016, p.57-72.

 

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