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Sur les traces d’Yves Navarre à Montréal

Maxime est étudiant en Lettres à l’université Paul-Valéry de Montpellier. À l’occasion d’un travail de recherche, il s’est rendu en octobre dernier à Montréal sur les traces du dernier Navarre. En voici le récit.

Depuis quelques semaines, mon journal intime a disparu. On me l’a volé. Et avec lui les notes prises lors du voyage à Montréal. Le souvenir, heureusement, demeure. Hier soir, Sylvie m’a demandé d’écrire un petit billet sur mon périple québécois. Parce que ce voyage n’était pas fortuit et qu’il faisait partie de mes recherches concernant Yves Navarre. Je m’étais dit qu’il était absurde pour un apprenti-chercheur de ne pas utiliser la principale archive de l’écrivain, son journal intime, conservé à Bibliothèque des Archives nationales du Québec. Alors, ni une ni deux, j’ai braqué une petite épicerie et, grâce à l’argent du crime, je me suis envolé pour Montréal. Paris CDG – Montréal YUL, 7h50 de vol, passeport oublié en province la veille du départ : un ami me l’apporte d’urgence (nous nous retrouvons près du terminal quelques minutes avant la fin de l’embarquement, j’irai donc bien au Québec). Dans l’avion, sur le fauteuil devant moi, il est inscrit : LITERATURE ONLY. Je suis le seul, dans cette partie de l’avion, qui n’ait pas allumé l’écran situé devant ses yeux : le reste des voyageurs est sous hypnose. Personne pour voir le bal des hôtesses ou pour entendre le bruit assourdissant de l’air.

J’arrive à Montréal le 25 octobre en fin d’après-midi. Je prends l’autobus 747, qui mène à Montréal même, d’où je rejoindrai par le métro (ce beau métro aux couloirs vastes, chauds, accueillants, rien à voir avec Paris) la rue Sherbrook-Est, où vivent Jacques Prince et son ami Wilbrod. L’accueil est chaleureux, je discute avec Jacques, pétillant, tout en mangeant les biscuits de Wilbrod. Joyeuse alchimie dans cet appartement.

Le journal intime d’Yves Navarre

Le lendemain, je me rends au 535 de l’avenue Viger-Est, édifice des Archives de Montréal, pour un premier contact avec le journal intime. On me l’apporte, carton par carton, des tas de cartons que j’ouvre et ferme plusieurs fois par jour, qui contiennent chacun quatre ou cinq grands cahiers noirs. J’ouvre le premier, Journal 1, 1971/1972, apparence du texte, joliesse de l’écriture (plume large, encre bleue, calligraphie), intelligence des collages (images, lettres envoyées, non-envoyées et reçues), et transparence du fond, si peu littéraire en soi (Navarre le revendique : son intention n’est pas de faire un grand journal, mais un journal « nul » : « Journal décevant = bon journal » écrit-il le 20 août 1976). Et c’est vrai que si l’on s’attend à un journal littéraire à la manière de Julien Green ou de Paul Léautaud, on est assez vite déçu : l’écrivain ne se livre pas ici à de grandes peintures de son temps ou de son âme, mais à de courtes notations qui rendent compte des choses et des évènements les plus quotidiens, les plus banals de la vie d’un homme (obsessions, névroses, petits bonheurs, grands malheurs, impressions fugaces, progression de l’écriture du texte en cours, anecdotes rapportées ou glanées chez d’autres – plus un journal intime qu’un journal littéraire).

On y trouve notamment de très belles lettres de Barthes, amoureux rejeté et fidèle, d’intéressantes considérations sur le monde de l’édition, rapports houleux avec les éditeurs, beaucoup de notes introspectives souvent bien tournées, formules, quelques clés de lecture de l’œuvre et surtout de la vie d’un homme complexe qu’on commence par aimer comme un enfant martyr après avoir haï sa fatuité d’adulte, pour finalement le considérer simplement, sans jugement aucun, tel qu’en lui-même, un homme « à prendre ou à prendre, pas d’alternative ». Puis, vite, pour ne pas se laisser recouvrir par cette vie en un bloc (lire – et donc traverser – des dizaines de journées de la vie d’un être en quelques heures seulement n’est pas une mince expérience), aller flâner au carré Saint-Louis, « qui devrait s’appeler square Émile Nelligan » me dit R.L., lieu de rêveries, petit coin tranquille au cœur de la ville atlantique, puis, si l’âme est aventureuse, pousser jusqu’à la rue Sainte-Catherine, désaffectée le soir, où l’on fait des rencontres un peu effrayantes. D’ailleurs, il est difficile de rester dehors passé 20h : le vent est si froid que les jambes faiblissent, on se réfugie alors dans les cafés, pharmacies et fast-foods de ces grandes rues quasiment vides.

Depuis la rue Sherbrooke-Est, je fais des va-et-vient constants : l’avenue Viger-Est (les Archives), la rue Sainte-Catherine (délicieuses pharmacies canadiennes, écouter « Dans les pharmacies » de Charles Trenet), le parc du Mont Royal (ses feuilles oranges et ses écureuils noirs), l’université MacGill où je me suis fait un ami (anglophone, of course), la rue Saint-Denis où j’allais déjeuner (soit à la cafétéria du CHUM, Centre Hospitalier Universitaire de Montréal – je prononçais « chum », ce qui faisait rire Jacques et Wilbrod –, un immense bâtiment désinfecté de fond en comble, très accueillant ; soit dans l’un des petits restaurants de cette même avenue : je n’ai su qu’au troisième jour qu’il fallait laisser un pourboire par politesse élémentaire), ou encore dans les librairies (une, deux, trois librairies, j’achète des livres de Nelligan, Ducharme et Bourgault, des courants d’air frais dans la langue française – et dans mon portefeuille – ici, les étudiants ont des réductions pour l’achat des livres), et cent autres lieux inconnus et parfois mal famés où je goûtais avec délice le sentiment du passant anonyme perdu dans l’immensité.

Ils ont connu Yves Navarre : rencontre des témoins

Le 26, à 13h, au Café Cherrier, à l’angle des rues Saint-Denis et Cherrier, je rencontre Yves l’acteur. Je le connaissais pour l’avoir vu dans les excellents films de Denys Arcand, Le Déclin de l’empire américain et Testament. Navarre lui donne une place importante dans son cœur, au Québec : « Une belle rencontre avec cet autre Yves. Je le reverrai si je vais au Canada ». Toute crainte s’efface lors du premier regard : Yves l’acteur est fidèle à son image, sympathique, envoûtant, plein d’une vraie jeunesse. Il me dit son souvenir d’Yves l’écrivain avec émotion, évoque le Porteur d’Eau (une statuette représentant un adolescent nu, pêcheur sicilien probablement, qu’Yves l’écrivain lui a offerte), me demande si « je m’intéresse à l’amour » (ai-je l’air de ne pas m’y intéresser ?), et de son propos, en plus de l’intense affection pour son ami disparu, je retiens surtout cette anecdote : un jour qu’il déjeune avec ses amis, il aperçoit Yves l’écrivain dans le restaurant et va vers lui pour l’inviter à rejoindre sa table : « viens avec nous, entre amis ». Et Yves l’écrivain de dire, en frappant le comptoir de sa main pour marteler ses mots, « je-n’ai-pas-d’amis, je-n’ai-pas-d’amis, je-n’ai-pas-d’amis ». Ce sera la dernière fois qu’ils se verront, Yves l’écrivain disparaîtra, rupture par omission, comme souvent. Belle rencontre : Yves l’acteur est un homme chaleureux, amoureux, très québécois peut-être, et c’est bon de le sentir. On est si loin, c’est vrai, de l’hypocrisie et de l’arrogance parisiennes – je l’aurai ressenti tout au long de mon séjour.

Le 30, à 17h, au Café Caron et frères, 27 rue Bélanger, je rencontre Jean-Michel Sivry. Il fut le directeur de Flammarion Québec, et par ce biais fréquenta Yves Navarre, dont il était déjà l’ami (via Charles-Henri Flammarion, le fils du père). Très aimable, avec son air de Maurice Pialat, il me livre ses souvenirs, répond longuement à mes questions. Lui aussi insiste sur la générosité d’Yves, sur ses contradictions, mais également sur son côté « ogre », une amitié « lourde à porter ». Jean-Michel évoque la figure de Jack-Alain Léger, écrivain qui connut également l’exil à Montréal (de plus courte durée, cette fois, quelques mois en 1985), qu’on pourrait rapprocher sur bien des points de Navarre. La comparaison est riche, elle donne envie de relire ce drôle d’oiseau névrosé, son homosexualité n’était pas celle défendue par Dominique Fernandez, et ils s’étaient querellés à ce propos sur le plateau d’Apostrophes, j’avais pris le parti de Léger.

Tant d’autres expériences, tant d’autres sentiments que je ne dirai pas ici, parce qu’ils ne regardent que moi. Je suis rentré à Paris le 4 novembre au petit matin, le soleil se levait sur la ville et les rues étaient vides. Ce voyage, désormais derrière moi, était passé avec la rapidité d’un rêve, au point que je me surpris à déjà douter de son existence. Il a laissé en moi une trace qui n’est pas de l’ordre du souvenir.

Le Français à la nostalgie du Québec, dit-on.

 

© Photos : BAnQ / Maxime.

 

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