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Maxime d’Ornant, Prix du Master Yves Navarre 2026 pour « N le Maudit »

Maxime d’Ornant est le premier lauréat du Prix du master Yves Navarre. Son mémoire, réalisé sous la direction d’Aude Bonord à l’Université Paul Valéry de Montpellier, soutenu en juin 2026, s’intitule « N le Maudit. Postures de la malédiction dans l’œuvre et la vie d’Yves Navarre ». Il s’agit de montrer comment Yves Navarre participe d’un mythe de l’écrivain maudit au moyen d’une présentation de soi souffrante, ainsi que par l’adoption, dans le champ littéraire et dans l’espace social, de postures d’homme tenu en marge qui ne trouve sa place nulle part. Brigitte Louichon, membre du comité de lecture, revient sur ce travail de recherche.

Les recherches universitaires sur Navarre sont rares et interrogent essentiellement la question de l’homosexualité. C’est donc assurément une très bonne chose qu’un travail de recherche par un jeune chercheur porte sur une autre dimension. La problématique choisie permet d’embrasser à la fois la vie et l’œuvre de l’auteur, de s’appuyer sur l’œuvre – incluant des inédits – et sur les discours tenus dans la sphère médiatique. Autant dire que le projet est ambitieux et ce n’est pas la moindre de ses qualités.

Il s’inscrit dans une démarche de sociologie littéraire, convoquant les travaux de Pierre Bourdieu sur le champ littéraire, de Jérôme Meizoz sur la notion de posture et de l’ouvrage de Pierre Brossette, La Malédiction littéraire, dans lequel l’auteur tente de reconstruire l’histoire de ce mythe en montrant qu’il est antérieur à l’époque moderne. Cette question de la malédiction comme élément biographique, posture et ethos (c’est-à-dire image de soi construite et projetée par le discours médiatique ou romanesque) sera traitée essentiellement au prisme des romans de Navarre : Biographie, La Terrasse des audiences au moment de l’adieu, La Vie dans l’âme, Lady Black, Évolène, Le Temps voulu, Une vie de chat, Romans, un roman. On pourrait interroger le choix de ces romans ou plus exactement regretter que ce choix ne soit pas justifié. Si certains relèvent de l’évidence comme Biographie, il n’en va pas forcément de même pour d’autres textes choisis ou omis. Mais qu’importe, le corpus est déjà tout à fait conséquent. D’autant que s’y ajoutent le Journal que Maxime est allé consulter à Montréal ainsi que des éléments de la correspondance hébergés au Fonds Navarre de la médiathèque centrale de Montpellier. À l’occasion un poème inédit, repéré dans le fonds Yves Navarre d’Aix en Provence, vient appuyer le propos.

Melancholia navarrienne

La première partie s’appuie sur le projet à l’œuvre dans Biographie d’après Maxime : « donner l’impression que le tragique, la mélancolie, le malheur ont toujours régné sur son existence, le précipitant fatalement dans une posture d’écrivain maudit ». Navarre se pose en « maudit d’origine » et « les enfances navarriennes sont tragiques ». Biographie est convoqué pour tracer le portrait de l’enfant-martyr et la mélancolie à l’œuvre analysée dans Évolène, ce très beau roman en forme de tragédie. Une autre figuration présente est celle du « canard noir », expression tirée d’une pièce inédite écrite en 1988 : le canard noir ressent l’ostracisme familial et social en raison de son homosexualité vécue comme une malédiction, sanctionnée et douloureuse.

La relation au père est analysée à la lumière des travaux de Marthe Robert, Roman des origines. Origine du roman. Le père n’est pas condamné, il a agi au nom d’un « amour fou » et tous les romans mettant en scène le Pater Familias disent et redisent « l’attachement » de Navarre à son père adulé et redouté. Enfin l’écriture est elle aussi posée comme une sorte de malédiction, source de souffrance quotidienne, comme en témoigne le Journal. Tout d’abord, l’écriture publicitaire, vécue comme un compromis mercantile, un tiraillement douloureux, mais aussi l’écriture romanesque, car le texte final n’est jamais à la hauteur des attentes et des espoirs du romancier. Le besoin d’écrire s’apparente à une forme d’esclavage, la souffrance morale se double de souffrances corporelles, et le stylo Montblanc est un « stylo qui tue » !

Yves Navarre, « un maudit à Paris »

La deuxième partie porte sur la mise en scène de l’image dans le champ parisien, médiatique, littéraire et mondain, sur la posture telle que définie par Meizoz, « présentation de soi au public », faite « d’une conduite et d’un discours ». Maxime rappelle l’obtention du Goncourt en 1980, l’engagement politique au PS, la légion d’honneur en 1988, la réussite économique. Yves Navarre participe à la vie mondaine parisienne, côtoie célébrités littéraires, journalistiques et artistiques, et accède à une forte visibilité médiatique. Il est ainsi bien loin du paria ou du miséreux, bien loin de « N le Maudit ». Maxime affirme pourtant que cette reconnaissance et cette notoriété cantonnent Navarre, hier comme aujourd’hui, dans la catégorie de l’écrivain homosexuel. L’écart se creuse donc entre la personnalité mondaine et l’écrivain maudit.

C’est par la fiction que le romancier tente de donner à voir sa réalité, son ressenti, affirmant au gré des textes et des personnages celui qu’il prétend être. Les relations avec ses éditeurs – et singulièrement Flammarion – relèvent encore de cette tension entre désir de reconnaissance et incompréhension fondamentale. La scène médiatique – les émissions de TV ou de radio – lui donnent l’opportunité de mettre en scène la posture d’incompris dans laquelle il se complait. Maxime montre très clairement que ces entretiens (avec Pivot ou Chancel par exemple) sont minutieusement préparés et que les formules sont déjà écrites avant que d’être prononcées.

L’enjeu pour Navarre est important, il s’agit toujours de donner à voir la réalité profonde de son être et de son œuvre. Dans cette logique, Paris deviendra pour lui « une terre d’exil » peuplée d’une faune qu’il dénoncera par le biais d’une écriture à l’occasion pamphlétaire et satirique. L’analyse de La Terrasse des audiences au moment de l’adieu met en exergue la distance entre le petit monde parisien et Sébastien K., alter ego de Navarre, contempteur des éditeurs, des critiques, de tout ce que Navarre réprouve et renie.

Le « dos tourné » navarrien

La troisième partie propose une analyse fondée sur la notion de « dos tourné » empruntée à Aude Bonord, sa directrice de mémoire. Le « dos tourné » navarrien consiste en l’éloignement moral et géographique d’une société littéraire parisienne qu’il juge frivole, voire décadente, et qu’il fuit pour se consacrer solitairement à l’exercice de son art. Le premier « dos tourné » est provençal. Joucas et Lioux dans le Luberon sont les lieux où l’écrivain cherche une forme d’authenticité, d’ancrage dans un paysage et une communauté bien différente de celle qu’il côtoie à Paris. Et comme toujours, il sera déçu, seul, étranger aux villages qu’il finira par quitter.

En 1989, c’est le grand « dos tourné » québécois, le désir d’une renaissance dans un pays neuf où il se pense reconnu et apprécié, où il participe à la vie culturelle et côtoie artistes, cinéastes et écrivains, engagés dans une cause proprement révolutionnaire, où la figure de Nelligan, écrivain maudit par excellence, lui offre une image choisie et assumée, où la marginalité propre au champ littéraire québécois lui sied. Mais le séjour montréalais se révèle décevant et la solitude étreint à nouveau Navarre qui, de maudit, se perçoit alors comme un raté, incapable d’écrire. De retour à Paris, « l’écrivain oublie ses postures et cède à la melancholia ». Le suicide, en 1994, signera l’impossibilité à écrire comme l’incapacité à vivre.

Une compréhension intime d’Yves Navarre

Le mémoire se conclut sur les lignes suivantes : « Que la posture, enfin, ne devrait pas nécessairement faire croire à l’imposture, bien au contraire : comme au théâtre l’acteur rouvre ses blessures sous le costume du personnage, l’auteur, dans ses dramaturgies, ne cesse de crier son message — « On ne peut pas être sincère et le paraître. » Cette mise en scène seule lui permet d’être authentique, de livrer le plus justement possible la vérité qu’il porte en lui. Cette mise en scène, c’est l’écriture qui la rend possible. Par elle, Navarre participe du mythe de l’écrivain maudit en accomplissant son destin d’homme ». Ces remarques démontrent, s’il était besoin, le respect, l’attention et la compréhension intime de Maxime d’Ornant pour Navarre.

La très copieuse bibliographie témoigne de l’importance des lectures opérées pour la rédaction du mémoire. Les références littéraires qui la nourrissent (de Cendrars à Sylvie Germain, de Hugo à Jouhandeau, de Nelligan à Rimbaud) soutiennent le propos tout autant que les références critiques. Mais ce qui frappe plus que tout c’est le recours à de très nombreux inédits, le Journal bien sûr, Le Bal, roman découvert très récemment, Le Retour du canard noir, pièce de théâtre jamais publiée, et la correspondance très largement inédite.

Un excellent travail malgré des choix discutables

Maxime d’Ornant a soutenu son mémoire en juin 2026. Il a obtenu la note de 19/20. C’est dire l’excellence de son travail qui coche effectivement toutes les cases de la recherche universitaire : problématique pertinente et bien posée, cadrage théorique efficient, corpus conséquent, analyses textuelles bien menées, démonstration rigoureuse, propos élégamment structuré et qualité de langue quasi irréprochable. Ajoutons une titrologie subtile et que les lecteurs et lectrices de Navarre apprécieront.

On peut cependant discuter certains aspects du propos. Maxime assure qu’aucun travail universitaire n’a été mené sur le Journal. C’est bien mal connaître celui de Sylvie Lannegrand dont de nombreux articles, non référencés, portent sur le Journal (voir sur ce site). Il ignore aussi de manière quasi-systématique les Cahiers Yves Navarre. On peut éventuellement le comprendre dans la mesure où la revue est associative, elle ne poursuit pas les mêmes buts qu’une revue scientifique et accueille en son sein toutes sortes d’écrits, dont certains n’obéissent pas aux lois académiques. Pour autant, certain·es des auteurs et autrices d’articles sont des universitaires rompu·es à l’exercice et leurs écrits respectent toutes les exigences requises. C’est le cas de Corentin Zurlo-Truche dont le très bel article « Yves Navarre à la télévision : l’écriture, un territoire à soi » (Cahiers n°6) est totalement en lien avec la problématique du mémoire.

Reprendre ce qui a été écrit n’est pas psittacisme (comme le pensent souvent les apprentis chercheurs) mais dialogue, parfois contradictoire. S’ouvrir aux autres écrits critiques amène souvent à nuancer, à prendre conscience qu’un auteur, qu’une œuvre, qu’une vie n’est pas d’un bloc et n’obéit pas toujours aux diktats d’une pensée, assez unique finalement. Dans la même logique, on peut considérer que la place accordée aux inédits peut être discutée. Par exemple, est-il vraiment nécessaire de faire une place notable au roman Le Bal récemment découvert ? Navarre a suffisamment écrit pour que son œuvre publiée puisse éventuellement soutenir les affirmations et la thèse énoncée, voire les infirmer.

Maxime ressemble en cela à de nombreux apprentis chercheurs, convaincus que la justesse de leur propos ne peut advenir qu’en ignorant assez largement ce que les autres ont écrit avant eux, que les inédits pèsent plus lourds que les textes publiés et qu’il suffit de les mettre au jour pour que la parole soit validée.
Et donc, en tant qu’apprenti chercheur, il lui sera beaucoup pardonné ! Bravo Maxime c’est un beau travail ; tous les membres des Amis d’Yves Navarre t’en remercient sincèrement.

 

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