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Bernard Pivot et Yves Navarre : de « Lady Black » à « Poudre d’or »

Disparu le 6 mai dernier, acteur et témoin privilégié de la vie littéraire sur près de six décennies, Bernard Pivot était incontournable pendant toute la période durant laquelle Yves Navarre publia son œuvre, nous rappelle Philippe Leconte.

Présentateur charismatique, Bernard Pivot était aussi journaliste, écrivain et un critique littéraire de qualité. Ainsi, il fut le premier (avec Jean-Louis Bory) à rendre compte de la sortie du premier livre publié d’Yves Navarre, Lady Black, en 1971. Il fut aussi le dernier à recevoir l’auteur sur le plateau de Bouillon de culture pour l’ultime roman publié de son vivant, Poudre d’or, en 1993. Entretemps, Yves Navarre fut l’invité de deux émissions d’Apostrophes : en 1979, à l’occasion de la parution du Temps voulu, puis en 1986 pour Une Vie de chat.

1971 • « Lady Black entre Pilhes et Jouhandeau ».

Cet assez long article de Bernard Pivot parut dans le Figaro littéraire du 17 septembre 1971. On ne s’étonnera pas trop, dans le contexte d’une France pompidolienne où l’homosexualité était encore un sujet brûlant, si Pivot souligne qu’Yves Navarre « ne déguise ni sa pensée ni ses mœurs » et s’il taxe Lady Black de « roman le plus impudique, le plus narcissique et le moins romanesque de l’année ». On notera en revanche que Pivot s’est bien renseigné sur Navarre. Il évoque ainsi ses origines gersoises, ses multiples tentatives avant d’être enfin édité, ses expériences de « très brillant publicitaire ». Si le papier de Pivot se focalise avant tout sur l’identification de certains personnages avec leurs modèles (Marcel Jouhandeau et René-Victor Pilhes), il définit Lady Black comme « le cri bavard et déchirant d’un oiseau de la nuit. Où, cependant, l’humour n’est pas rare. »

1979 • Premier Apostrophes pour Yves Navarre avec Le Temps voulu.

Ce deux-centième numéro d’Apostrophes fut diffusé le vendredi 31 août 1979. Pivot y recevait trois romancières et trois romanciers dont les ouvrages étaient susceptibles d’être sélectionnés pour les prix littéraires de l’automne. La sortie du Temps voulu, chez Flammarion, était prévue après le passage de Navarre dans l’émission de Pivot. Dans Biographie, chapitre L’émotion du départ, l’écrivain notera : « Combien de fois me suis-je répété, l’été dernier, anxieux de mon premier passage à Apostrophes pour Le Temps voulu, comment faire désormais pour que la sincérité ne soit pas prise pour une rancœur, et l’aveu pour une vanité ? »

Pivot présenta Le Temps voulu comme un roman d’amour et de solitude. Yves Navarre de citer aussitôt Max Jacob : « On ne chante juste que dans les branches de son arbre généalogique » en précisant qu’avec Le Temps voulu, il s’était arrêté sur sa propre branche en écrivant le premier roman de quelqu’un d’autre qui était fortement son substitut. Évoquant le personnage de Pierre Forgue ainsi que sa sensualité « différente », Yves Navarre se défendit toutefois d’avoir un discours militant. Sur le plateau, l’atmosphère était chaleureuse, situation suffisamment rare pour être signalée à cette époque giscardienne, encore frileuse quand il était question de parler d’homosexualité. Ce fut aussi l’occasion pour Yves Navarre de faire l’une des déclarations qui le définissait le mieux : « Ma seule imagination, c’est d’écouter et de regarder. Je regarde et j’écoute. Et je n’ai que ma vie à offrir en partage. » L’émission permit enfin à Bernard Pivot de souligner « le style vif, précis et aigu » d’Yves Navarre.

1986 • Second Apostrophes : Quand les héros sont des animaux. Une Vie de chat.

Diffusé sur Antenne 2 le 2 mai 1986, ce numéro d’Apostrophes marqua le retour dans une émission de télévision d’Yves Navarre après la longue rééducation conséquente à son accident cérébral de novembre 1984. Il y fut question d’un perroquet, de singes, d’un ours ou encore d’un hareng, mais on sentit immédiatement l’intérêt qu’éprouvait Pivot pour le personnage du roman de Navarre, le meilleur ami de l’écrivain, à savoir un chat, en ajoutant que les chats qui ont la chance de tomber chez les écrivains sont des chats heureux. Pivot précisa que le chat s’appelait Tiffauges et qu’il avait été donné à son futur maître écrivain par un autre écrivain, surnommé l’Ogre, derrière lequel on pouvait identifier facilement Michel Tournier, autre habitué des émissions de Pivot et membre de l’Académie Goncourt.

Subtilement, Pivot essaya de faire admettre à Navarre qu’il avait pris le chat Tiffauges comme personnage pour mieux parler de lui-même avec pudeur et émotion, derrière le masque à peine voilé de l’écrivain Abel. Navarre, louvoyant, préféra affirmer qu’il n’avait pas voulu décrire Tiffauges et que c’est Tiffauges qui, un jour, avait commencé à s’écrire, d’où Une Vie de chat. Le présentateur et l’auteur convinrent en fin d’entretien qu’Une Vie de chat racontait avant tout l’histoire d’un couple, celui de Tiffauges et d’Abel.

1993 • Bouillon de culture autour de René de Obaldia. Poudre d’or.

Dans cette émission du 14 mai 1993, il fut avant tout question de théâtre. Pivot recevait deux écrivains dont les pièces de théâtre constituaient une grande partie de leurs œuvres respectives, René de Obaldia et Yves Navarre. René de Obaldia, invité principal de ce Bouillon de culture n’était pas un inconnu pour Navarre : ils furent tous deux membres du jury lors du festival du cinéma fantastique d’Avoriaz en 1981. Parmi les autres invités, le comédien Guy Tréjan venait présenter ses mémoires. Deux extraits de pièces de théâtre avec celui-ci furent diffusés dont un de La Tête des autres de Marcel Aymé avec Judith Magre, fidèle amie d’Yves Navarre, également présente dans le public.

Lorsque Bernard Pivot se tourna vers Yves Navarre pour évoquer Poudre d’or, il souligna le fait que dans le roman le théâtre était désaffecté et que le comédien ne jouait plus, donnant d’emblée un aspect quelque peu tragique au thème du livre. Les échanges entre Bernard Pivot, René de Obaldia et Yves Navarre amenèrent ce dernier à révéler avoir autant écrit de pièces de théâtre que de romans et avoir même écrit pour le théâtre avant de rédiger un premier roman. Il fut assez surpris d’apprendre que René de Obaldia avait lu avec admiration Romans, un roman, paru quelques années plus tôt et ne put s’empêcher de souligner avec amertume qu’il en fut le seul lecteur, tant cet ouvrage fut mal accueilli.

Au terme de l’entretien, Pivot lut avec exaltation un passage de Poudre d’or, que l’on pourrait définir comme « la tirade du cordonnier », magnifique déclaration d’amour aux comédiens selon l’avis unanime des participants à l’émission : « Vous m’avez ébahi si longtemps, vous avec vos clous, elle avec ses altitudes, ses talons cassés et son parfum et sa voix brisée, parfaite, sa voix du ventre qui caressait mon tablier de cuir, le métal des outils, les pièces de peau, les lacets, le tiroir-caisse, j’aurais fait n’importe quoi pour la humer, comme ça » et il se mit à quatre pattes. « Monsieur le Cordonnier, calmez-vous. » « Je vous surnommais clic-clac et bang-bang, je vous entendais du bas de la rue. Je me disais, chic : un talon cassé, elle revient avec son clou, ils se sont querellés ; une lanière à remplacer, il l’a serrée trop fort contre lui. Je vous ai vécus. Vous avez été ma raison de vivre. »

 

Crédits photos : © INA.

 

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