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Yves Navarre et David Hockney : une manière de diapason amical

Considéré comme l’un des derniers grands peintres du XXe siècle dont l’influence fut indéniable sur son époque, David Hockney s’est éteint le 11 juin 2026 à Londres. Philippe Leconte nous rappelle qu’il fut, avec Alekos Fassianos, l’un des artistes majeurs avec lesquels Yves Navarre travailla. Leur rencontre eut lieu au milieu des années 1960 et l’apogée de leur collaboration vit le jour sous la forme d’un ballet de Roland Petit, Septentrion.

Yves Navarre s’intéressa très tôt à la peinture et développa un don inné pour déceler chez des débutants les maîtres incontestables qu’ils allaient devenir. Au point que le Navarre amateur d’art et collectionneur, contemporain du Navarre publicitaire, sera connu avant le Navarre écrivain. Rappelons qu’il exposa lui-même ses fameux tableaux retournés lors du salon de mai 1969, à l’invitation du sculpteur César.

Ainsi qu’il nous l’apprend dans Biographie (1), Yves Navarre rencontra David Hockney vers 1966. Ils étaient quasi contemporains puisque Hockney était né en 1937 et Navarre en 1940. C’est à cette époque-là que ce dernier commença à acheter des œuvres de Lichtenstein, Warhol, Bellmer, Hockney et Fassianos. Tableaux qu’il revendra quelques années plus tard lorsqu’il décidera d’abandonner la publicité pour se consacrer exclusivement à la littérature et partir quelques temps à New York.

Le peintre, l’écrivain et le portrait

Le témoignage le plus éloquent de la rencontre entre Navarre et Hockney fut sans doute le portrait que le peintre fit de l’écrivain à la fin des années 60. Il orne la couverture de l’édition au Livre de poche du roman Les Loukoums. Au moins deux photographies nous révèlent l’auteur dans son appartement posant à côté de ce portrait. Biographie nous apprend que Navarre s’en séparera en octobre 1979 pour pouvoir écrire sereinement, sans avoir à se soucier des besoins d’argent, le roman qui allait lui apporter le prix Goncourt l’année suivante, Le Jardin d’acclimatation.

En complément de Biographie, le journal intime (2) d’Yves Navarre nous éclaire sur les rapports entre les deux hommes. Nous apprenons ainsi qu’en octobre 1974, Yves Navarre organisa chez lui, quai des Célestins, un repas en l’honneur du collectionneur et critique d’art Douglas Cooper, auquel David Hockney fut invité. Et peu de temps après, Navarre découvrit au cinéma A Bigger Splash, le film documentaire de Jack Hazan consacré à Hockney. Après la séance, il notera dans son Journal : « Comment réaliser le portrait d’un artiste ? Voilà que David, par le mensonge de ce film me devient étrangement attachant. Comme perdu, louvoyant, bouchonnant, maniaque. Il faut que je note ce rythme effacé des jours qui passent. La face lisse de ce temps que je n’assume pas, plus. »

Septentrion, Navarre et Hockney au diapason

L’année suivante, Navarre et Hockney se retrouveront autour du spectacle Septentrion (3), un ballet de Roland Petit sur une musique de Marius Constant, d’après un argument d’Yves Navarre avec des décors de David Hockney.  Les ultimes répétitions et les premières représentations eurent lieu à Marseille, en mai 1975. Le 16 mai, Navarre note dans son Journal : « Déjeuner avec David Hockney. La création de ce ballet m’aura au moins récompensé de cette rencontre. Une manière de diapason amical. Tout ce que David m’a dit concernant la présence de “figures” dans la “figuration” artistique ne pouvait que m’émouvoir. Je donnerais un Daumier pour un Cézanne. L’urgence de cette présence. Voilà pour bien “marquer” cette fraternité et m’exhorter (sans le savoir) à ne rien interrompre. Pour la première fois je me suis donc trouvé sur une scène, en équipe, avec Constant et Hockney, Roland et la troupe devant une salle qui applaudissait de bon esprit et de franc cœur. »

« Un jour, tu devrais écrire ta biographie »

C’est toutefois dans Biographie (4) que Navarre nous livre l’une des informations les plus importantes sur leur séjour marseillais et sur l’origine de cette entreprise littéraire : « David a emporté dans sa valise la gouache originale du décor. Personne de la municipalité ne l’accueillera, personne non plus du musée Cantini auquel il aurait souhaité offrir l’œuvre : David n’est pas encore assez connu. Pour “tuer le temps”, David et Yves iront au château d’If. Sur le bateau, David prend Yves en photo. Ils parlent de Septentrion. David dit à Yves “One day, you should write your biography.” Un jour, tu devrais écrire ta biographie. Il sourit. “No writer, really, did it ever before.” Aucun écrivain ne l’a jamais fait vraiment. “Your biography.” Ta biographie. C’est de lui, l’idée. L’émotion viendra plus tard arracher la décision. »

 


(1) Biographie, in Œuvres complètes 1980-1981, H&O 2023, page 1135.
(2) Journal archivé au Fonds Yves Navarre, BAnQ, Montréal.
(3) Voir les pages consacrées à Septentrion dans les Œuvres complètes 1974-1976, collection Totum, H&O, 2020.
(4) Ibid., page 852.

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